Ce corps peut encore aimer, peut encore souffrir.
Ce corps est une toile qui attend encore quelques taches de peinture et de feu.
Il vibre au rythme des poumons, au rythme des organes internes, soupe sans reflets.
Ce corps vieillit dans son coin tandis que les canards migrent, la nuit, sous une lune diagonale.
Le bruit sourd, irrégulier, des voitures de la ville rentre dans les oreilles, les cicatrices à venir sont déjà là, esquissées sous la deuxième couche de l'épiderme.
Ce corps aux teintes froides ne se reflète plus dans les miroirs, vampire de l'âme sucée d'Ailleurs.
Crachats de mots encore sous la lèvre sans baisers.
Ce corps ne tient qu'à la rosée, fébrile, dans les matins aux senteurs nocturnes, mal rincées par une brise du nord.
Ce corps pourrait bien être celui d'un autre, ces doigts crochetant d'autres temples d'amour, écoutant passivement les instructions susurrées d'outre-mort.
Ce corps aux grands angles et qui suit les formes du monde déclinées en fractales ailées ou rampantes, ce corps tout en langue et qui rime avec mort ne tremble pas toujours sous l'assaut des souvenirs.
Retardataire, pièce d'échec et d'échoppe, ce corps grisonnant gratte tranquillement sa chanson d'errance entre les tables amicales où parfois le vin coule encore, nectar oublié et proscrit.
Ô ce corps _ qui pourrait le croire? _ à cheval sur la frontière reçoit et relance les mises et les paris d'esprits sans accès et d'arbres nus comme des glaces.
Il cavale, il chantonne dans sa plaie grande ouverte à l'attente. Il repousse sa sève jusqu'aux racines inexistantes d'une ère qui hésite entre la terre et l'air.
Ce corps, jadis à toi, grandit et se penche dans un ruade nerveuse pour aimer la cadence, triste et somptueuse, des palaces dépassés aux marbrures sexuelles.
Et quand dans une ultime étreinte il toussera son antique morve c'est au fond de l'oubli qu'il glissera comme un pétale moisi à la fin d'une saison sans vent.
*
Sur un banc immobile, en pierre,
Oreilles tournées aux lampadaires
Qui ne disent rien.
Puis sur un canapé trop bas en fraude
Chevilles coupées pendues au salon
Dans l'attente de la pluie.
Et enfin arraché à l'horizon
En bout de nuit grisée
Bouton triste du sommeil
Sans rêves.
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