"-Faut qu'on aille faire péter une bombe!"
Dédé m'emmerdait. Il sautillait autour de moi avec son gros bide et un bâton de dynamite de fabrication artisanale.
"-Putain Dédé, mais qu'est-ce que tu veux faire péter encore?" que j'lui fais.
"-Une banque mec', ou une base de données genre Fight Club tu vois!"
"-Mouais. Tu sais où trouver une base de données toi?"
Dédé s'est mis à tirer la gueule soudain. Il savait pas. Mais bien vite il se reprend, Dédé est un mec' plein de ressources, il se laisse pas abattre.
"-Non mais j'sais où on peut faire sauter une banque!"
J'suis blasé, et faut me comprendre : la dernière fois qu'on a voulu suivre Dédé dans une de ses bonnes idées, on s'est retrouvé à trois, le cul coincé sur la statue de la place Saint Georges -c'est un immense cheval en marbre-, un pack de bière explosé par terre, et c'est les pompiers qui nous ont fait descendre alors que les keufs nous attendaient en bas. Une garde-à-vue de merde, les flics se sont moqués de nous toute la nuit, c'était vraiment lourd!
"-Tu veux faire péter quelle banque Dédé?"
J'ai beau me méfier, faut avouer que c'est plus excitant d'aller voir Dédé s'emmêler les pinceaux avec de la dynamite sûrement foireuse plutôt que de rester picoler dans un canapé trop mou en écoutant Sacha se plaindre de pas avoir de meuf', en écoute Josiane se plaindre d'avoir un prénom de merde, en écoutant Stef' se plaindre de pas avoir de taf'.
"-La Banque de France mec, carrément! Le gros trucs quoi!" Dédé est grave enthousiaste, il en fait même mousser sa bière en la secouant partout.
"Oh du calme, tu vas me niquer l'tapis là ça coule ta bibine" que je cris!
"Pardon mec" , qu'il fait en se dépêchant d'aspirer avec sensualité le liquide jaunâtre qui coulait le long de sa canette.
"La banque de France, quand même, c'est couillu", dit Sacha qui jusque là ne disait rien, hypnotisé par son vieux téléphone à l'écran brisé.
"C'est couillu", que je répète pour approuver. Je commence à trouver le projet marrant. Quitte à finir encore en cellule de dégrisement, autant que ce soit pour un truc plutôt classe. J'avais du mal à digérer le dernier procès verbal, dans lequel on pouvait lire cette phrase : "(...) ont essayé de mettre un préservatif XXL sur la tête du cheval de marbre de la place Saint Georges" ; la loose, y'a pas à dire. Avec ça, les flics étaient presque devenu nos potes. Ils se sont tellement fendu la poire quand les 160kg de Dédé ont fait lâcher la sangle des pompiers et qu'il est tombé en rebondissant sur le ventre! Des interventions comme ça, ça les change, ils en viennent même à oublier qu'ils ont vendu leur âme avec leur droit de grève.
Dédé sort un plan. Un vrai plan imprimé depuis une carte internet, ou un truc du genre. Dessus y'a des grosses croix faites au marqueur, des flèches.
"Donc, matez-moi ça, j'ai tout prévu, là on passerait ici... Puis là on pète la caméra, ça nous laisse cinq minutes pour foutre la dynamite ici, et ça craint rien y'a personne hein, on fait juste péter d'la pierre, j'veux pas de blessés, on est peace. Et donc là, on se barre par-dessus le mur, on prend la caisse de Josiane..."
"Oh non, s'exclame Josiane, on prend pas ma caisse!"
Silence de Dédé. Josiane est la seule à avoir une caisse. Si elle veut pas, on doit s'enfuir à pied. Et Josiane est têtue, peu de chance de la faire flancher. Dédé se mord la lèvre, on dirait presque qu'il va chialer.
"Allez quoi, si on doit se tirer à pied on se fera choper c'est sûr..." insiste Dédé.
"Non."
Josiane lâche rien. Le plan de Dédé tombe à l'eau. J'fous un CD de Rancid et je ramène des bières pour tout le monde. On va encore passer une soirée de merde.
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