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samedi 1 novembre 2014

Chapitre 1 : odeur habituelle

Malgré le bruit agressif de son réveil, Tcheïtan avait bien du mal à faire la différence entre ce qui était réel et ce qui était onirique. Des formes étranges dansaient sur les murs blancs de sa chambre. Il se sentait angoissé et minable, pourtant le confort chaleureux des draps le réjouissait, bloquant tout possibilité d'éveil. 

Il se voyait sur une balançoire suspendue dans le vide tandis qu'un paysage montagneux tournoyait autour de lui, il n'avait plus de repères spatiaux, il n'était plus que la misérable cible des rires pointus d'une sorte de sorcière immatérielle qui était tantôt un nuage, tantôt un insecte grattant douloureusement son épaule.

Alors, reprenant pied dans le champ plus rationnel du quotidien, l'insecte-sorcière semblait être relayée par toute une cohorte d'hommes bien habillés, symboles de réussite, et qui se moquaient avec condescendance des jours vides, affreusement vides, qui semblaient être l'unique avenir de Tcheïtan.

Peu à peu, ses rêveries vaguement cauchemardesques devenaient de plus en plus réalistes, jusqu'à fusionner parfaitement avec ses préoccupations habituelles. Tcheïtan était maintenant réveillé. Harponné par une gueule de bois homérique, il secoua difficilement sa carcasse, passant une main maigre dans des cheveux gras. Les yeux plissés, il tituba vers la salle de bain pour avaler de grandes gorgées d'eau froide et éclabousser son visage.

Tcheïtan vivait dans un grand appartement vide, à l'état déplorable. Il y avait plus de livres que de nourriture, et pas même de quoi se faire un café... En guise de déjeuner, il fumait souvent une cigarette roulée d'une manière scandaleuse, une cigarette ventrue, distendue, sans filtre. Un poste de radio lançait dans l'air des phrases un peu pédantes ou de la musique calibrée : quatre accords, presque pas de texte. Il avalait alors quelques biscottes, se brossait les dents, s'habillait au hasard avec des vêtements qui traînaient sur le canapé ou sur une chaise, et sortait dehors.



Cette fois-ci, il faisait moins froid dans la ville qu'à l'intérieur de l'appartement. Regrettant d'avoir pris son écharpe, Tcheïtan se dirigea, sous un ciel gris, vers un café où il avait ses habitudes. Il y buvait un allongé sans sucre en lisant un livre. Cette fois-ci, il lisait des haïkus de Ryōkan, et relut plusieurs fois celui-ci : 

"
ぬす人に
取り殘されし
窓の月

Le voleur parti
n’a oublié qu’une chose –
la lune par la fenêtre"



Il avait une saveur toute particulière. Tcheïtan aurait bien aimé savoir lire le japonnais. Il avait commencé à l'apprendre, il y a quelques années, mais avait vite abandonné. Un ami venait d'arriver dans le bar, et, reconnaissant de loin la silhouette de Tcheïtan calée sur un canapé d'angle, il s'approcha avec un grand sourire.


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