dimanche 16 décembre 2012
Artaud, Tarahumaras
Et je constatai par dessus tout deux choses : la première c'est que l'Indien Tarahumara n'attache pas à son corps la valeur que nous autres Européens lui attachons et qu'il en a une tout autre notion. "Ce n'est pas moi du tout, semble-t-il dire, qui suis ce corps", et quand il se retournait pour fixer à côté de lui quelque chose c'était son corps même qu'il semblait scruter et surveiller. "Là où je suis moi et ce que je suis, c'est Ciguri qui me le dit et me le dicte, et toi tu mens et tu désobéis. Ce que je sens en réalité tu ne veux jamais le sentir et tu me donnes des sensations contraires. Tu ne veux rien de ce que je veux. Et ce que tu me proposes la plupart du temps c'est le Mal. Tu n'as été pour moi qu'une épreuve transitoire et un fardeau. Un jour je te commanderai de t'en aller lorsque Ciguri lui-même sera libre, mais, dit-il tout à coup en pleurant, il ne faudra pas t'en aller en entier. C'est Ciguri tout de même qui t'a fait et bien des fois tu m'as servi de refuge contre la tempête car Ciguri mourrait s'il n'avait pas moi." La seconde chose que je constatai au milieu de cette prière -car cette série ed déplacements devant lui-même et comme à côté de lui, auxquels je venais d'assister et qui mirent beaucoup moins de temps à se faire que je n'en ai pris pour les rapporter, étaient la prière improvisée de l'Indien à la seule évocation du nom de Ciguri- la seconde chose qui me frappa c'est que si l'Indien est un ennemi pour son corps il semble en plus avoir fait à Dieu le sacrifice de sa conscience et que l'habitude du Peyotl le dirige dans ce travail. Les sentiments qui irradiaient de lui, passaient l'un après l'autre à travers son visage, et qu'on lisait, manifestement n'étaient pas les siens; il ne se les appropriait pas, ne s'identifiait plus avec ce qui pour nous est une émotion personnelle, ou plutôt ne le faisait pas à notre manière, en fonction d'un choix et d'une incubation fulgurante immédiate comme nous-mêmes nous le faisons. Parmis toutes les idées qui passent dans notre tête il y a celles que nous acceptions et celles que nous n'acceptons pas. Le jour où notre moi et notre conscience se sont formés il s'est établi dans ce mouvement d'incubation incessant un rythme distinctif et un choix naturel, qui font que seules nos idées propres surnagent dans le champ de la conscience, le reste s'évanouissant automatiquement. Il nous faut du temps peut-être pour tailler dans nos sentiments et en isoler notre propre figure, mais ce que nous pensons des choses sur les points principaux est comme le totem d'une indiscutable grammaire qui scande ses termes mot par mot. Et notre moi quand on l'interroge réagit toujours de la même façon : comme quelqu'un qui sait que c'est lui qui répond et non un autre. Chez l'Indien, ce n'est pas cela. Jamais un Européen n'accepterait de penser que ce qu'il a senti et perçu dans son corps, que l'émotion dont il a été secoué, que l'étrange idée qu'il vient d'avoir et qui l'a enthousiasmé par sa beauté n'était pas la sienne, et qu'un autre a senti et vécu tout cela dans son propre corps, ou alors il se croirait fou et de lui on serait tenté de dire qu'il est devenu un aliéné.
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