(voici une courte nouvelle, de moi. Admirez, détestez, et passez votre machin... )
« J’en ai absolument aucune idée… Et puis choisir UNE seule personne avec qui disparaître, c’est ridicule. C’est typiquement le genre de débats que nous n’aurions jamais eu si nous n’étions pas doucement éméchés… Ah, et puis personne ne m’écoute d’abord, tellement occupés que vous êtes à ne… à ne pas m’écouter » dis-je.
Et c’était vrai, aucune âme à ma connaissance ne s’intéressait à mon avis illuminé sur le sujet. Ils me pensaient trop saoul pour être logique. Ils n’avaient pas complètement tort, j’étais ivre. Mais cela n’accentuait rien chez moi. Je n’étais ni plus émotif, ni plus bête, ni plus laid. Bien au contraire, il semblait qu’à chaque fois, mes neurones, par un étrange réflexe qui se voudrait salvateur, se réfugiaient dans les schémas qui m’étaient les plus évidents. Et j’en devenais d’une froide logique, d’une tranchante netteté. Mes monologues d’ivrognes auraient du être enregistrés pour passer en boucle sur France Culture.
Passé ces quelques réflexions, je me laissai un moment sombrer dans la contemplation distante des choses qui m’entouraient, qui me cernaient calmement, et ces choses pensaient qu’assurément elles avaient un droit immuable, irréfutable, un devoir même, de se tenir aussi solidement à mes cotés. Il y avait une sorte de table en bois, ramassée, aplatie et plate. Rien de très intéressant à retenir de ce mobilier simple, aux sains reflets boisés. Que du très banal aussi dans les bouteilles qui se dresser dessus. Eux, ils étaient assis sur un tapis où le rouge, l’orange et le noir s’emmêlaient trop bien pour que mes yeux fatigués y distinguent nettement une forme ou un signe qui se répéterait en guise de motif, et qui viendrait soulager les esprits étroits en quête de repère, pour qui la moindre variance est une insulte à la sacro-sainte habitude dans laquelle ils se vautrent.
Mes amis s’ouvraient sous le subterfuge éthylique. On voyait leur langue bouger, leurs yeux s’agiter, et leurs mains orchestrer le tout dans une symphonie dissonante, futile, qui s’éteignait aussitôt. Leurs visages n’étaient que des images imposées. J’étais véritablement choqué par autant d’allant soi. Comme si cela était naturel ... C’était ce genre de réflexions qui m’animaient lorsqu’elle me dit :
« -Moi, c’est toi que je choisiras »
Je tourne brusquement la tête vers cette phrase. Elle flotte encore dans l’air, accompagnée d’un flou artistique traduisant la difficulté qu’a mon encéphale à me représenter le monde. Un visage me regarde, il se déguise d’un sourire anxieux aux dents blanches. La personne qu’il l’arbore repose sur une masse bleu sombre. Après un instant d’égarement, je me souviens du canapé. Cette chose mole. J’y suis moi aussi confortablement installé. Je me sens dans la sotte obligation de nommer. Alors je regarde mieux. Des cheveux sombres, prison noire d’une peau couleur perle qu’elle encadre despotiquement. Et des yeux sombres, qui tenaient leur brillant des émotions futiles et pures enfermées sous la surface globuleuse. Une bouche fine, tremblant timidement. Un nez épaté, épatant. Il ne m’est pas nécessaire de laisser mon regard glisser sur elle plus longtemps. C’est Léa. Mes joues rougissent. Bordel, c’est elle que j’aime, de cet amour transcendant qui anime les chaires, soulève les poumons irrégulièrement, plonge dans le doute et balaye la raison. Je l’aime de cet amour illusoire qui est détaché de l’être auquel on croit qu’il s’adresse. Ce n’est pourtant que la manifestation d’un désir d’approbation, comme si aimer faisait vivre. Mais il fallait bien répondre quelque chose pour lutter contre le malaise qui germait entre nous et grandissait à chaque seconde en se nourrissant du silence.
Me fiant à mon cerveau, je laisse donc tourner en roue libre cet hypnotique organe affamé d’épanchements libres :
« Mon avis sur la question n’est pas aussi tranché, tu sais. Premièrement, je me dois, avant d’aller plus loin, de te faire remarquer que je suis sec. Ensuite, sache que si une partie de moi, partie qui n’est pas négligeable, souhaite créer entre nous des relations dépassant le stade de l’imaginaire, qu’il soit affectif ou masturbatoire, l’autre se méfie, se rends bien compte que dans une telle relation je ne rechercherais au final qu’à affirmer certaines parties recluses de mon être, satisfaisant ainsi certains inconscients bercées de romantisme. Ta valeur esthétique est enviée égoïstement. Cependant, sache aussi q’actuellement, la volonté de rajouter une preuve empirique à tout cela me pousse à vouloir t’embrasser. A moins que… que… Ah, je bafouille ! C’est que l’idée que je voudrais exprimée me choque un peu. Tant pis ! Je voulais dire : Peut-être que vouloir t’embrasser est aussi l’expression de mon incapacité à lutter contre moi-même. Comment ne pas désirer toucher au moins une fois ses si belles lèvres, à l’aspect souple, rebondissant ? »
La salive me manque. Continuer à parler aurait été plus facile que de voir son corps frémir sous mes derniers mots. Elle n’a pas tout compris, et ne retient que la fin. Elle s’approche. Que puis-je faire ? Son odeur m’envahit, se lance à l’assaut de mes narines. Elle remonte le long de la paroi nasale et s’y fixe, berçant mes poils de nez au lent rythme de la croissance de plantes sucrées, et apporte une certaine note florale, peut-être du jasmin. Ce genre d’arme devrait être interdit de toutes les joutes amoureuses, car aucune logique ne saurait tenir accrochée dans un crâne secoué par une telle tempête. D’autant que l’odeur n’est que le fer de lance du bataillon déployée. Sa main effleure la mienne. Quelle charmante chaleur ! Même elle se décompose en accord, mélange de tiède et de moins tiède, d’abord le simple contact, si légers que l’on doit le devine à peine, puis la ferme rondeur qui se referme, irrigant tout mon corps d’ondes roses.
Le vacarme autour continue, ces sots ne perçoivent donc rien de l’effroyable intensité qui se déploie ici ?
Je ne fais rien. Elle, elle me porte à ses lèvre, me serrent maintenant à deux mains. Le contact se fait, brutale et tendre. Je comprends soudain que tout son charme vient d’un paradoxe entre la finesse de son imposante beauté, et la puissance de cette subtile massivité. L’orange des papiers peints teinte mon corps, que je sens atrocement froid et cassant par comparaison à celui de Léa. J’avais l’impression que mes émotions se vidaient en elle, qu’elle s’en remplissait, connaissant parfaitement le déboussolant basculement qu’elle déclenchait.
Et elle me repose, sur la table cette fois, me chuchotant doucereusement :
« Tu seras plus en sécurité ici »
On n’imagine pas le mal que de belles demoiselles font subir aux bouteilles en y trempant innocemment leurs sublimes lèvres…
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1 commentaire:
admirez... détestez...
Moi j'ai beaucoup aimé.
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